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PREMIÈRE ANNÉE DÉCEMBRE 1891.
BULLETIN^. MÉMOIRES
pd^LA S(%'f:TÉ
DE LARYN((pL0g|, D’OTOLOGIE
ET DE-MHftOLOGlE
DE PARIS
Séance du 6 novembre 1891 (Suite).
Présidence de M. Gellé.
Traitement de la trachéite par les inhalations
chaudes de menthol,
par les Docteurs Alfred Martin et Lubet-Barbon.
Les premières recherches sirr l’action locale du menthol
sont dues à Rosenberg, qui lui trouva des propriétés analgé¬
siques et anesthésiques très prononcées. C’est, d’autre part,
un antiseptique de premier ordre qui tue le bacille du charbon
(Koch) et celui de la tuberculose (Sormani).
Rosenberg employait le menthol en inhalations et en injec¬
tions intra-trachéales d’huile mentholée. Cette dernière manière
est restée dans la pratique courante, et l’un de nous a publié
une note à ce sujet (1).
Mais les inhalations ne paraissent pas avoir été employées
d’une façon aussi constante. Elles ont pour nous l’avantage
d’introduire dans les voies aériennes le médicament à l’état de
nature, sans incorporation dans aucun véhicule.
(1) Lubet-Barbon. Traitement de la trachéite par les injections intra-
trachéales de menthol. Ann. de thérapeutique médico-chirurgicale. Jnin 1889.
— 84 —
Depuis plus de deux ans, nous les conseillons dans la tra¬
chéite soit aiguë, soit chronique, et elles nous ont la plupart
du temps donné d’excellents résultats. Nous les conseillons
principalement dans ces cas où les malades accusent une gêne
habituelle dans le larynx et la trachée, où la pression de celle-
ci est douloureuse et provoque des quintes de toux.
Ces quintes de toux se présentent d’ailleurs d’une façon
spontanée et sont précédées d’une sorte de chatouillement,
que les malades localisent assez exactement dans la région
laryngo-trachéale.
Ces trachéites sont, en général, très persistantes ; elles se
reproduisent sous l’influence des moindres variations atmos¬
phériques : c’est le point faible de certains malades, qui s’ac¬
cusent eux-mêmes « d’être des tousseurs. » Ils ont en même
temps de la rhino-pharyngite.
A l’examen au laryngoscope, on voit les cordes vocales
légèrement rouges, surtout sur leurs bords libres ; des muco¬
sités adhérentes dans l’espace inter-arytinoïdien et dans la
région sous-glottique qui est souvent légèrement gonflée.
La trachée est rouge et on voit le long de ses parois des
produits d’exsudation.
Les inhalations de menthol sont facilitées par ce fait que ce
corps solide entre en fusion vers 38", et se volatilse vers 48".
L’appareil que nous employons est des plus simples. Il con¬
siste, en principe, en un flacon à large goulot, fermé d’un
bouchon à deux trous. Dans chacun de ces trous passe un
tube de verre ; l’un, court, destiné à laisser entrer l’air dans le
flacon, l’autre terminé à l’e.xtérieur par un tube en caoutchouc
destiné à être mis dans la bouche du malade.
Le flacon contenant le menthol est chauffé au bain-marie ou
à la flamme d’une lampe à alcool. Le menthol se résout en un
liquide sirupeux, et bientôt des vapeurs blanchâtres remplissent
la partie supérieure du flacon. On peut alors les inhaler en les
aspirant par le tube en caoutchouc, tandis que l’air extérieur,
entrant par le court tube, vient emplir à nouveau le flacon et
se charger de vapeurs. Il faut recommander aux malades de
faire très lentement les premières inhalations, de ne pas
pousser le menthol k une température trop élevée, parce qu’ils
sont pour les premières fois pris de toux et d’une suffocation
aiguë.
Ces petits accidents ne se renouvellent pas dans les séances
suivantes. On peut ainsi faire deux ou trois séances dans la
journée, une dizaine d’inspirations par séance, en employant
une température d’autant plus élevée que l’affection est plus
intense ou plus rebelle (I).
Du canal de Jacobson, de la possibilité de le recon¬
naître sur le vivant et de son rôle probable dans
la pathogénie de certaines lésions de la cloison
nasale,
par le Docteur Potiquet.
Le canal du Jacobson représente chez l’homme un des ves¬
tiges de l’organe du même nom. L’organe de Jacobson, destiné
à l’olfaction, atteint son plus grand développement chez
certains mammifères. Il consiste sur le mouton, par exemple,
en un tube membrano-muqueux renfermant quelques ramifi¬
cations du nerf olfactif; ce tube est lui-même inclus dans un
étui cartilagineux appliqué de chaque côté de la cloison des
fosses nasales. Chez l’homme, l’organe n’est plus que rudimen¬
taire : l’étni cartilagineux se réduit à de minces langnettes ou
à de petites baguettes de cartilage (cartilages de Jacobson,
cartilages accessoires de M. Sappey) qui doublent de chaque
côté la base de la lame quadrilatère et la pointe du vomer% et
(t) Sur nos indications, MM. Herbain et M. Bardy, pharmaciens, ont
construit l’un et l’autre, sur le principe sus-indiqué, de petits appareils
plus élégants et plus commodes.
2. Ces cartilages jouent dans les épaississements de la portion antéro-
inférieure de la cloison un rôle important indiqué par M. Sandmann
(Congrès international de Berlin, 1890), rôle que nous essayerons de définir
dans une prochaine étude.
— o6 —
le tube membrano-muqueux n'est plus représenté que par un
canal ou cul-de-sac de peu d’étendue, allongé au-dessus de ces
cartilages, situé donc vers la partie inférieure du septum
cartilagineux.
Signalé chez l’homme et figuré par Fr. Ruysch% puis par
S. Th. Sœmmering, dans ses magnifiques planches sur l’ana¬
tomie de l’organe olfactif, ce petit canal a été, depuis la décou¬
verte de l’organe de Jacobson chez les mammifères' (1811),
mentionné chez l’homme par J. Fr. Meckel* et étudié chez
l’embryon humain par Dursy’. En 1877, M. A. Kœlliker fit de
l’organe de Jacobson de l’homme le sujet d’une monographie',
et depuis on trouve ce petit canal cité ou étudié dans les
ouvrages ou les articles de M. Th. Kœlliker', Schwalbe",
Lœve", Quain'% Zuckerkandl”, etc. Il n’a pas été, que je sache,
décrit ou figuré dans un ouvrage français. Du moins, ni
Gratiolet**, ni M. Ch. Remy'” ne le signalent chez l’homme.
Son existence chez l’homme est constante, dit Sœmmering.
Nous ne saurions être aussi affirmatif, du moins en ce qui
touche l’adulte ou le vieillard. Au cours de dissections récentes
(mai 1891), sur onze têtes d’adultes ou de vieillards, d’une
fraîcheur relative, il est vrai, nous l’avons trouvé dix-huit
3. Thésaurus anatomicus, tome Ht, 1703.
4. Abbilclungen d. menschlich. Organe des Geruches, 1809.
5. Annales du Muséum d’histoire naturelle, tome XVlll. Rapport de
Cuvier,
6. Handbuch der menschlich. Anatomie, tome IV, 1820. Cité par
A. Kœlliker.
7. Zur Entwickelungsgeschichte des Kopfes des Menschen, etc., 1869.
8. Ueber die Jacobsod’ schen Organe des Menschen, etc., 1877.
9. Ueber das Os intermaxillare des Menschen, 1882.
10. Lehrbuch der Anatomie der Sinnesorgane, 1887.
11. Monatsschrift für Ohrenheilkunde, 1886, et Congrès international de
Berlin, 1890.
12. Quain’s Eléments of anatomy, 9" édition, 1882.
13. Real-Encyclopœdie der gesammten Heilkunde, 2® édition, 1888. Art.
Nasenhôhle.
14. Recherches sur l’organe de Jacobson, thèse de Paris, 1845.
15. La membrane muqueuse des fosses nasales, thèse d’agrégation, 1878.
— o7 —
fois". La recherche de son orifice est relativement facile sur
le cadavre. L’œil, sur la pièce soigneusement lavée, portée au
grand jour, placée de face ou inclinée en divers sens, peut
scruter à loisir toutes les inégalités de la muqueuse, appeler
au besoin le stylet à son aide, et finalement découvrir dans
l’endroit indiqué une crypte assez large qui n’est autre que le
canal cherché. Sur une tête de nouveau-né ou d’enfant de
quelques mois, on le trouve toujours, souvent précédé d’un
petit sillon qui y mène. Il nous a semblé que sur les Itêtes
d’adultes on avait d’autant plus de chance de le découvrir que
le sujet était plus jeune : cela lient sans doute aux lésions de
la muqueuse, dépendant de coryzas répétés, qui, probablement
avec l’âge, en amènent l’oblitération.
I.
Sur le vivant, il en est un peu différemment. M. Moldenhauer
est, à notre connaissance, le seul rhinologiste qui ait tenté de
l’y reconnaître; ses recherches furent vaines. « Bien que mon
attention ait été maintes fois dirigée vers ce point, dit-il en
parlant de l’orifice du canal de Jacobson, je n’ai pu le voir sur
le vivant*. » Il le décrit entouré d’un bourrelet, il est vrai; or,
chez l’adolescent et chez l’adulte, si nous en croyons les pièces
anatomiques que nous avons eues sous les yeux et nos consta¬
tations sur le vivant, si nous nous fions aux figures de la
cloison dans lesquelles il se trouve représenté (Sœmmering,
A. Kœlliker, Schwalbe, MerkeP), cet orifice se présente plutôt
limité par une valvule; le bourrelet ne semble guère exister
que chez le tout jeune enfant (voyez la figure de l’ouvrage de
Ruysch), et si M. Moldenhauer n’a pu le découvrir sur le vivant.
f. Nous sommes heureux de remercier ici M. Poirier, chef des travaux
anatomiques de la Faculté, qui a bien voulu autoriser nos recherches.
2. Maladies des fosses nasales, ouvrage traduit par nous, 1888, page 13.
3. Figure empruntée à M. Merkel parM. Zuckerkandl, loc. cit.
c’est peut-être pour s’être mis à la recherche d’un bourrelet
comme point de repère.
L’orifice de ce petit canal qui, le plus souvent, ne mériterait
guère que le nom de cul-de-sac en raison de son peu d’étendue,
n’est cependant pas impossible à trouver sur le vivant. Sa
découverte y est certes infiniment moins aisée que sur le
cadavre; mais, avec un peu de soin et parfois beaucoup de
patience, on arrive à le trouver, à le trouver quelquefois,
aurions-nous dit il y a quelques mois, assez souvent, disons-
nous à cette heure.
Pour le trouver, il faut d’abord savoir où le chercher. Il est
situé au-dessus du bourrelet allongé d’avant en arrière qui,
constitué en bonne partie par les cartilages de Jacobson,
occupe la portion antéro-inférieure de la cloison (fig. I). D’après
les mensurations de M. A. Kœlliker, il est en moyenne éloigné
de 8 millim. 8 du plancher de la fosse nasale et de 24 milli¬
mètres de l’angle formé par la cloison membraneuse et la lèvre
supérieure; il mesure environ 1 millimètre de large. La
longueur du canal dirigé d’avant en arrière et un peu en haut,
dans lequel il donne accès, peut atteindre jusqu’à9 millimètres
(Schwalbe) ; mais il ne mesure en moyenne que près de 4 milli¬
mètres.
Ge ne sont là que des moyennes; le canal de Jacobson peut
s’ouvrir un peu en deçà ou un peu au delà des chiffres qui y
correspondent. En suivant les distances maxima et minima
indiquées par M. A. Kœlliker, on arrive à circonscrire sur la
cloison un espace à peu près losangique (fig. 2, a, b, c, d),
mesurant 7 millimètres de bas en haut, 8 millimètres d’avant
en arrière, dans lequel on trouve presque à coup sûr l'orifice.
Cet espace peut être dit zone de recherche ; des études anato¬
miques ultérieures l’élargiront sans doute, les mensurations de
M. A. Kœlliker n’ayant porté que sur dix-huit sujets adultes.
En outre, nos l’echerches sur le cadavre nous ont appris que
le canal de Jacobson est, sur un même sujet, assez symétri¬
quement placé à droite et à gauche, à une distance très sen-
— 59 —
siblement égale au-dessus du plancher des fosses nasales. Mais
sa longueur et aussi la distance qui sépare son orifice des na-
1. Bourrelet constitué en partie par le cartilage de Jacobson. — 2. Orifice
du canal de Jacobson, dans lequel a été introduit un stylet. — 3. Tuber¬
cule de la cloison. — 4. Infundibulum naso-palatin répondant, sur le
squelette, au canal naso-palatin. — 5. Orifice du sinus sphénoïdal. —
6. Sinus frontal.
1. La cloison ici figurée n’est pas la première cloison venue. Sur les onze
sujets dont nous avons disséqué les fosses nasales en mai dernier, nous
avons pour ce dessin fait choix de cette cloison qui, assez régulière dans
sa forme, offrait de plus, assez nettement accusées et reconnaissables, les
particularités anatomiques ci-dessus notées. Elle appartenait à un homme
âgé d’environ 40 ans. La lèvre supérieure et un peu de la peau de la sous-
cloison manquaient sur la pièce confiée au dessinateur. Celui-ci a, sur notre
conseil, restitué schématiquement ces parties, mais en ménageant un peu
trop l’étoffe, et la distance de l’orifice du canal de Jacobson à l’angle de la
sous-cloison et delà lèvre supérieure est assurément inférieure à la distance
réelle.
Fines ou la situation de celui-ci dans le sens antéro-postérieur
sont dun côté à l’autre sujettes à quelques variations. Cette
égale distance au-dessus du plancher des fosses nasales à droite
et à gauche sur un même sujet est une circonstance qui peut
approximati¬
vement 1 espace dans lequel se trouvait l’orifice du canal de Jacobson sur
uix-nuit sujets adultes, d’après les mensurations de M. A. Kœlliker.
faciliter grandement la découverte de l’orifice d’un côté, lorsqu’il
a été trouvé de l’autre, et, de plus, elle peut constituer, au point
de vue pathologique, un renseignement précieux.
A voir la facilité avec laquelle on trouve sur le cadavre l’ori¬
fice du canal de Jacobson, on pourrait s’étonner que sa dé¬
couverte fût sur le vivant chose si difficile; mais, sur le vivant,
les conditions sont tout autres, et même elles ne laissent pas
que d’être assez défavorables.
— 61 —
Et d’abord, pour la perception nette des détails, nul éclairage
ne vaut la lumière solaire directe. Or, sous notre latitude, la
rhinoscopie ne peut guère être pratiquée couramment qu’à l’aide
de la lumière artificielle qui change la couleur des objets à con¬
sidérer et en noie les contours.
En outre, à la rhinoscopie antérieure pratiquée comme on le
fait communément, la muqueuse de la cloison, loin de s’offrir au
regard de face comme sur le cadavre, se présente très obli¬
quement; aussi les accidents légers qui mouvementent sa sur¬
face risquent-ils grandement de se perdre dans un raccourci
confus.
En troisième lieu, la muqueuse de la cloison est assez souvent
recouverte, surtout au niveau de la zone qui nous intéresse, soit
de mucosités étalées en une couche très mince prenant par la
dessiccation l’aspect d’un vernis, soit de légers amas de débris
d’épithélium. Dans ce cas, ce n’est donc pas la surface même
de la muqueuse qu’on aperçoit en réalité, mais des produits de
sécrétion ou de desquamation qui en masquent les détails.
En quatrième lieu, la cloison cartilagineuse offre assez sou¬
vent, surtout dans sa portion inférieure, une configuration tour¬
mentée; et, alors même qu’elle s’y montre sensiblement droite,
elle présente assez fréquemment vers les limites antérieures de
notre zone de recherche, ou en avant d’elles, une légère ondu¬
lation verticale, qui en rend difficile l’exploration avec l’œil ou
le stylet.
Telles sont les circonstances principales qui gênent l’examen
de cette portion du septum et qui peuvent s’opposer à la dé¬
couverte de l’orifice du canal de Jacobson.
De la première il faut prendre son parti, l’exploration des
cavités nasales à la lumière solaire directe avec un réflecteur
plan ne pouvant être pratiquée que par exception.
On remédiera en partie à la seconde en dirigeant le spéculum
de telle sorte que notre zone de recherche se présente au regard
aussi peu obliquement que possible.
Un tampon de ouate porté au bout d’un stylet et promené sur
2 *
— 62 —
la cloison avec une grande légèreté de main balayera mucosités
et amas épithéliaux; il les balayera avec infiniment de douceur,
afin de ne pas provoquer un suintement sanguin qui s’opposerait
à toute exploration ultérieure immédiate.
La patience du rhinoscopiste. son ingéniosité et, à la longue,
son expérience, l’aideront à surprendre parmi les accidents
multiples d’un septum onduleux, montueux, vallonné, le pertuis
cherché; mais trop souvent il lui faudra se résigner à retirer
son stylet bredouille.
Outre les difficultés inhérentes à la région, il en est qui
tiennent au canal même, je veux dire à l’étroitesse de son orifice
et à la brièveté de son trajet.
La région qu’il occupe est de celles que le stylet du rhinos¬
copiste parcourt avec le plus de fréquence, et cependant je n’ai
point ouï dire qu’il s’y soit jamais engagé. L’étroitesse de son
orifice le sauvait en effet de toute introduction accidentelle du
stylet communément employé, trop gros pour y pouvoir pé¬
nétrer. Puisqu’il s’agit ici de rhinoscopie, la vue est le mode
d’exploration obligé; mais, si on l’emploie seule, on risque fort
de s’abuser. Même dans les cas les plus favorables, l’œil ne peut
guère que soupçonner l’orifice d’entrée du canal. Une tache plus
sombre dans le lieu que nous avons dit, une dépression légère,
un sillon qui s’interrompt brusquement, donnent à penser que
là gît l’orifice cherché. Mais la certitude ne saurait être acquise
qu’avec le stylet. Le stylet s’impose, non point un stylet quel¬
conque. mais un stylet très fin, d’environ six dixièmes de milli¬
mètre d’épaisseur, parfaitement mousse à son extrémité. On le
pousse d’une main légère dans l’orifice présumée; s’il pénètre
dans la muqueuse à 3, 4 millimètres de profondeur ou d’avan¬
tage, on peut être assuré qu’on tient le canal de Jacobson. Son
introduction est, du reste, le plus souvent absolument indolore.
Son retrait peut être suivi de l’apparition d’une petite gouttelette
de sang à l’entrée du canal si l’extrémité du stylet a buté sur
son fond avec trop de brusquerie. Mais si le stylet glisse sur la
muqueuse sans s’y enfoncer, il faut chercher ailleurs; et si rien
— 63 —
dans le voisinage n’altire plus particulièrement la vue, on en est
réduit à tâtonner avec l’extrémité du stylet poussé d’avant en
arrière dans la zone que nous avons tracée (fig. 2), même un
peu en dehors d’elle, particulièrement au-dessus du bourrelet
jacobsonien.
Si l’étroitesse du canal de Jacobson rend maintes fois sa re¬
cherche laborieuse, la brièveté de son trajet, qui n’atteint
parfois que 2 millimètres (A. Kœlliker), peut assez souvent
laisser l’esprit en suspens sur la signification véritable du
pertuis dans lequel le stylet s’engage. Considéré à un point de
vue purement morphologique, sans retour vers l’embryogénie
et l’anatomie comparée, le canal de Jacobson n’est, après tout,
qu’une crypte de la muqueuse, crypte assurément plus large et
surtout plus profonde, en général, que celles dont se creuse la
muqueuse de cette portion de la cloison sous-jacente au luber-
ci h i ejl Ms morphologiquement parlant, ce n’est qu’une
crypte, et, lorsqu’elle est superficielle, lorsque le stylet, à peine
engagé, se trouve arrêté, un doute vient à l’esprit : le stylet
n’aurait-il fait que buter sur le fond d’une crypte vulgaire? Re¬
lativement aisée à décider sur le cadavre, où l’œil surtout vient
en aide, où Ton peut à loisir considérer la pièce anatomiqqe, la
fouiller du stylet, la manier en tous sens, ta question ne s’offre
pas sur le vivant avec la même simplicité, l’examen ne jouissant
pas lâ des mêmes facilités. Cependant, il est un élément de
diagnostic auquel l’examen cadavérique apprend à attacher une
grande importance, c’est le siège de l’orifice. Le canal de Ja¬
cobson, bien qu’il soit, chez l’homme, dépourvu de toute con¬
nexion avec le cartilage du même nom, s’est toujours montré à
nous sur le cadavre et, dans les cas indéniables, sur le vivant,
sus-jacent au bourrelet que ce cartilage contribue à former à la
base de la cloison, ou à très peu de distance au-dessus de lui,
là même où la cloison offre, sur une coupe verticale et trans¬
versale, sa plus grande minceur. D’autre part, si la distance
au-dessus du plancher des fosses nasales varie d’un sujet à
l’autre sur un même sujet : renseignement précieux, avons-
— 64 —
nous dit, et qui, toutes choses égales, facilite grandement la
recherche de l’orifice quand il a été trouvé d’un côté.
C’est là, on le voit, une investigation souvent laborieuse,
parfois sans objet, puisque le canal de Jacobson peut être
oblitéré, investigation que le succès ne couronne pas toujours,
lors même que ce canal semble devoir exister. Depuis le mois
de février jusqu’au mois d’août 1891, nos tentatives, que nous
sommes loin d’avoir poursuivies implacablement chez tous les
sujets qui se sont offerts à notre observation, tentatives
inoffansives, du reste, ont eu un résultat positif dans une
centaine de cas environ sur un peu plus de deux cents sujets,
donc, environ une fois sur quatre ou cinq investigations (1).
— Voilà bien du temps à dépenser, dira-t-on peut-être, et
pour quel maigre résultat ! — Pour enfoncer de temps à autre
un petit stylet de quelques millimètres ! — La rhinoscopie
doit-elle s’attarder à pareille vétille ! Le jeu, d’ailleurs, en
vaut-il la chandelle ? Que pourra bien gagner la pathologie à
cette manœuvre minuscule ? Voilà un humble cul-de-sac, laissé
en repos jusqu’alors, qu’aucun stylet fureteur n’avait encore
songé à visiter. Une ère nouvelle va-t-elle s’ouvrir pour lui,
et les explorations qu’on s’ingéniera peut-être à lui faire subir
maintenant seront-elles toujours sans dommage pour lui et
pour la cloison même ?
— Et d’abord, peut-on répondre, tout enrichissement de la
technique appliquée à l’examen des cavités nasales n’est pas à
dédaigner, si minime qu’il soit. Depuis Czermack, Voltolini et
M. Duplay, on ne peut nier que les progrès de la pathologie
de ces cavités aient été liés au perfectionnement de leurs
moyens d’exploration. Gomment serait-il indifférent de savoir
reconnaître à l’occasion le canal de Jacobson? Sa recherche
ne peut être, cela va sans dire, le complément obligé de toute
(t) Nous avons, avant-hier (4 novembre), sur un malade de fhôpital
Saint-Louis (pavillon Bazin, salle 3, lit ül), montré le canal de Jacobson à
M. Hallopeau, à MM, Bataille et Flœrschein, ses internes, à M. Flandre, un
de ces internes, et à M. le D''Le Baron qui assistait à la visite.
— 65 —
exploration, même méthodique, des fosses nasales, attendu que,
dans l’immense majorité des cas, l’utilité en est nulle. Mais, à
notre avis, il suffit que cette utilité existe quelquefois pour que
le rhinologiste se fasse à l’avenir un devoir d’être en mesure
d’y procéder, si besoin en est. Pourquoi la pathologie ne
bénéficierait-elle pas du supplément d’information que procure
cette investigation nouvelle? Nous sommes convaincu que
maintes lésions occupant la région du canal de Jacobson et le
canal de Jacobson lui-même pourront maintenant être reconnues,
et par conséquent enrayées à tant dans leur marche, qui
jusqu’alors passaient inaperçues en raison de leur exiguïté. En
ce qui nous touche, nous confes.sons n’avoir reconnu la petite
cicatrice allongée qu’offrait en ce point un syphilitique soumis
depuis longtemps à notre examen, qu’après que notre attention
eut été spécialement attirée sur cette région. Pour la syphilis,
notamment, il est un qui frappe à la lecture des observations,
même recueillies avec l’assistauce de rhinoscopistes exercé :
c’est la fréqence avec laquelle on y relate une perforation de la
cloison en évolution et la rareté extrême avec laquelle on note
note en ce point la présence des syphilides ulcéreuses, dont la
perforation n’est souvent que la conséquence. Il semble probable
qu’un examen plus circonstancié de la région fera cesser cMte
sorte d’antinomie.
Que des sondages répétés, même avec douceur, puissent
menacer le canal de Jacobson dans son existence et amener
parfois son oblitération, la chose est possible. Mais le dommage
ne pourra jamais être bien grand pour l’individu, on en
conviendra. Comme t’appendice iléo-cæcal qu’on supprime
maintenant assez volontiers quand on le juge malade, le canal
de Jacobson n’est chez l’homme qu’un organe déchu, et l’orga¬
nisme ne semble pas devoir souffrir de son absence. Sans aller
jusqu’à dire que son oblitération soit une mutilation utile, on
peut avancer sans trop de timidité que c’est une mutilation
sans conséquence.
— 66 —
II
M. Moldenhauer, après avoir signalé dans l’épaisseur de la
muqueusede la cloison l’existence du canal de Jacobson et relaté
l’insuccès de ses recherches, ajoule : « L’organe de Jacobson
n’a du reste lui-même aucune importance pour la pathologie ».
Bien des raisons et quelques observations recueillies notam ¬
ment à l’hôpital Saint-Louis (I) nous inclineraient à appeler de
C’est déjà une affirmation bien hardie que de dire qu’un
organe n’a en pathologie aucune importance. Hélas ! il n’est
aucun de nos organes qui ne puisse être malade, pense-t-on
communément, et cela de bien des façons ! Et parmi ces
organes, ceux qui, comme l’organe de Jacobson, n’existent
chez nous qu’à l’état de vestige, l’appendice iléo-cæcal par
exemple, ne sont peut-être pas ceux qui opposent aux processus
morbides le plus de résistance. On sait la fréquence relative de
l’appendicite. Le canal de Jacobson ferait-il donc exception ?
Ail lieu de croire à quelque immunité que rien n’expliquerait,
ne vaudrait-il pas mieux confesser simplement que Jusqu’ici
ses affections sont restées probablement inaperçues, et cela
grâce à sa situation dérobée dans une région qu’on explore
relativement peu, au peu de place qu’il y tient, à la difficulté de
le reconnaître, à la difficulté plus grande encore de surprendre
ses lésions dès leur début, alors qu’il est encore reconnaissable
et n’a pas été compris dans quelque processus destructif un
peu étendu ; onfin, pour tout dire, si jusqu’ici on n’a pas soufflé
mot de ses affections, ne serait-ce pas pour cette raison suffi¬
sante qu’on Ignorait assez généralement jusqu’à son existence ?
Chose digne de remarque, la région du septum de beaucoup
la plus importante au point de vue pathologique, celle où se
(1) Nos recherches au point de vue pathologique ont été faites surtout
dans le service de M. Hallopeau qui, sur la recommandation de notre vénéré '
maître, M. Lailler, a bien voulu nous faire le plus bienveillant accueil.
Nous sommes heureux de leur adresser ici nos remerciements bien vifs,
ce jugement.
— 67 —
localisent cette prédilection des plus marquées les processus
morbides, quelle que soit leur nature, est précisément celle
qui abrite le canal de Jacobson. Là siègent les syphilides
ulcéreuses décrites par M. Michelson, les perforations dues à
la même cause, l’ulcère perforant décrit par MM. Weichselbaum,
Voltolini, Hajek, etc., et qui est d’observation relativement
fréquente ; là est le lieu d’origine préféré des épitaxis à
à répétition, là se montrent avec une fréquence peu connue
les néoplasies lupiques dans le cours du lupus de la face et les
perforations qui y font suite, les nodules de la lèpre et de même
les pertes de substance qu’entraînent leur désagrégation, les
perforations qui ont été sigéalées à la suite de certaines maladies
infectieuses, typhus récurrent, fièvre typhoïde.
Un coup d’œil jeté sur la figure 2 est, à ce propos, particu¬
lièrement instructif. Qu’on veuille bien reporter sur cette cloison
perforée par un processus inconnu (ulcère perforant? syphilis?),
tronvée par nous sur le cadavre d’un homme âgé d’environ
60 ans, les distances maxima et minima notées par M. A. Kœlli-
ker du plancher de la fosse nasale à l’orifice du canal de
Jacobson d’une part, et de ce même orifice à l’angle que forme
la cloison membraneuse avec la lèvre supérieure d’autre part,
on obtiendra à peu près le losange qui a été tracé en pointillé
et que nous avons désigné antérieurement sous le nom de zone
de recherche. La superposition de cette zone et de la perforation
géométrique, — on ne peut la vouloir telle pour nombre de
raisons qu’il serait impertinent d’énumérer, — n’cst-elle point
d’un haut intérêt et cette quasi-concordance des plus sug¬
gestives' ?
De cette localisation particulière des processus morbides en
une région déterminée du septum, il n’a point été fourni d’expli-
l. Ignorant le dessin, nous n’avons pu prendre sur le champ qu’un schéma
grossier de la pièce entière, à faidc d’un compas. L’examen du fragment
conservé, sur lequei on voit la perforation immédiatement sus-jacente au
bourrelet jacobsonien occupant la base de la cloison, est plus démonstratif
encore que le schéma.
— 68 —
cation générale jusqu’à aujourd’hui. On a bien dit, au sujet des
perforations de la cloison, que leur siège en cette sorte de lieu
d élection avait sa raison d’être dans la plus grande minceur du
cartilage à ce niveau. Mais cette explication n’a trait qu’au plus
ou moins de facilité qu’éprouve le processus morbide à inté¬
resser toute l’épaisseur de la cloison cartilagineuse ; elle ne
nous dit point pourquoi la lésion initiale, dont la perforation
nest que l’aboutissant, frappe cette région plutôt que toute
autre. Le canal de Jacobson ne serait-il pas pour quelque chose
dans la préférence non douteuse du nombre de ces lésions pour
cette région qui est la sienne? N’y jouerait-il pas quelque rôle?
Ne serait-ce pas sa présence qui les y appellerait et les y fixerait?
A considérer les habitudes de certaines de ces lésions, les
lieux où de préférence elles s’installent, leur pathogénie, et
jusqu’à leurs formes de début sur la cloison même, une telle
supposition ne laisse pas que d’être assez vraisemblable. En ce
qui touche l’ulcère perforant notamment, son siège et sa forme,
comme le siège de la perforation qu’il peut entraîner du reste,
et jusqu’à sa symétrie des deux côtés de la cloison notée dans
un cas par M. Hajek*, ne donnent-ils pas à penser que le canal
de Jacobson pourrait bien n'être pas, dans certains cas, étranger
à son apparition ?
M. Hajek, se fondant sur le nombre colossal de cocci qu’hé¬
bergent les cavités nasales, même à l’état normal, fait, on le
sait, de cet ulcère une alfection nécrosante de la muqueuse, due
à la pénétration dans la profondeur de ses glandes du staphy¬
locoque et du streptocoque pyogènes. « Il va de soi, dit-il, que
les larges conduits excréteurs des glandes muqueuses sont
particulièrement exposés à recevoir chez eux des agents nocifs
amenant une irritation locale et des altérations inflammatoires
du revêtement épithélial des glandes muqueuses et de leurs
conduits excréteurs. Puis, les produits infdammatoires qui
s’éjournent dans les conduits excréteurs, les coagulations san-
1. Virchow’s Archiv., tome 120, 1890.
— 69
guines qui, à la suite d’hémorragies, peuvent s’y former, four¬
nissent un terrain particulièrement favorable à la multiplication
des bactéries qui s’y rencontrent et à leur action pathogène. »
Si telle est la pathogénie de l’ulcère perforant, le rôle hospita¬
lier attribué par M. Hajek aux glandes de la muqueuse ne con¬
viendrait-il pas merveilleusement au canal de Jacobson qui
n’est plus, chez l’homme, qu’un cul-de-sac vraisemblablement
sans emploi* ?
On pourrait s’étonner que M. Hajek n’ait pas, dans son étude
remarquable, attribué au canal de Jacobson le plus petit bout
de rôle, qu’il n’ait pas même songé à lui, ne fût-ce que pour lui
dénier toute importance et l’écarter. Mais ne sait-on pas que la
clinique est parfois un peu lente à utiliser les notions nouvelles
fournies par les anatomistes? L’histoire de l’ulcère perforant la
cloison n’en fournit-elle pas un exemple? Bien que décrit, dès
1882, avec une remarquable netteté par un anatomo-patholo¬
giste, M. Weichselbaum, et par M. Zuckerkandl, l’ulcère per¬
forant continua à être méconnu cliniquement jusqu’au moment
où Voltolini (1888), Rossbach (1889) et Hajek (1890), en firent
une espèce nosologique distincte.
Ce n’est pas à dire cependant que les lésions de la portion
inférieure de la cloison cartilagineuse doivent invariablement
débuter toutes par le cul-de-sac en question. Celui-ci fournirait
simplement une condition particulièrement favorable à leur
éclosin, condition tenant à sa configuration et peut-être à sa
f. Ailleurs, on voit un autre micro-organisme, le gonocoque, avoir une
tendance naturelle à se réfugier dans les cryptes de l’urètre, à se multiplier
là pour amener ensuite toute une série de modifications aboutissant à un
processus phlegmasique, la folliculite. Le siège de prédilection de cette
folliculite serait, suivant M. Lefort (thèse de Paris, 1888-d889), la valvule de
Guérin située à un centimètre et demi environ du méat. Si la pathogénie de
l’ulcère perforant est bien celle que dit M. Hajek, les cooci, si nombreux
dans le nez, ne pourraient-ils pas, dans certaines circonstances, en user de
même avec le canal de Jacobson, y déterminer une folliculite, disons le
mot, une jacobsonite, aboutissant parfois, en raison des conditions anato¬
miques de la région, à la nécrose du cartilage sous-jacent? En tout cas,
l’analogie est piquante et le rapprochement s’imposait.
— 70 —
qualité d’organe déchu. Le processus peut sans nul doute se
fixer ailleurs’.
Mais ce ne sont là qu’inductions et vraisemblances, et ce n’est
pas avec des matériaux aussi fragiles que s’édifie la pathologie.
Nous avons le vif soupçon que l’organe de Jacobson n’échappe
point à la loi commune, qu’il peut, comme tous nos organes,
même déchus, être touché primitivement par certains processus
morbides, et que son rôle, dans la pathogénie de certaines per¬
forations de la cloison cartilagineuse notamment, et loin d’être
insignifiant; mais ce n’est qu’un soupçon. Nous avons vu des
lésions lupiques et des lésions syphilitiques exiguës, limitées
exactement à la région qu’occupe habituellement le canal de
Jacobson, et même, dans deux cas", en rappelant la forme d’une
1. (8 juillet f891.) M. R..., 26 ans, tourneur en cuivre, syphilitique depuis
trois ans et tuberculeux, s’est aperçu il y a huit jours qu’il avait la cloison
du nez perforée. Depuis le mois de janvier 1891, il avait à l’entrée des fosses
nasales des croûtes adhérentes qui le gênaient, qui arrachait et dont le
détachemenl amenait de légers saignements de nez.
Perforation de la cloison du diamètre d’une lentille, occupant la portion
antéro-inférieure de la cloison cartilagineuse, cicatrisée, excepté dans sa
portion supérieure, à bords amincis ; la muqueuse qui recouvre ceux-ci a
un aspect cicatriciel s’entendant encore un peu au delà.
A gauche, canal de Jacobson ayant environ 3 millimètres de profondeur,
situé à environ 4 millimètres en arrière du bord postérieur de la perforation.
2.1“' cas. — Pavaillon Bazin, salle 2, n“ 43 (juin 1891). Homme à accidents
syphilitiques tertiaires multiples ; syphilome tertiaire du pharynx supérieur ;
élimination d’une partie des ailes du sphénoïde, perforation de la voûte
palatine, etc. Dans la fosse nasale gauche existe une petite cicatrice de la
muqueuse, de teinte blanc grisâtre, ayant environ 4 millimètres de long sur
2 millimètres de haut, occupant exactement au-dessus du bourrelet jacob-
sonien la place où se trouve d’habitude le canal de Jacobson.
2® cas. — Pavillon Bazin 2, n» 23, M. X..., 23 ans (avril 1891), Lupus
vulgaire du lobule du nez et de la lèvre supérieure, se prolongeant à droite
dans le vestibule des fosses nasales. De plus, à droite et à gauche, dans les
fosses nasales, granulations rouges, saignantes, occupant la région du canal
de Jacobson ; le style et promené au milieu d’elles vers leur centre traverse
la cloison de part en part. Cautérisations répétées avec le nitrate d’argent
en substance. En juin, granulation disparues et perforation de la cloison à
bords cicatrisés, perforation allongée horizontalement au-dessus du bourrelet
jacobsonien, ayant 4 à 5 millimètres de long sur environ 2 millimètres de
haut, occupant exactement la région où siège d’habitude le canal de Jacobson^
— 71 —
façon frappante, mais nous n’avons pu les y surprendre tout à
fait à leur début, c’est-à-dire alors que le trajet du canal était
encore reconnaissable ; et cette dernière condition nous paraît
devoir être remplie avant qu’on puisse affirmer l’existence d’un
nouveau genre nosologique, la jacobsonite.
L’expose qui précède peut se résumer ainsi :
1° Le canal de Jacobson peut, sinon toujours, du moins assez
souvent, être reconnu sur le vivant;
2” Sa recherche a dès maintenant sa place marquée dans
l’exploration des cavités nasales ;
3“ Il y a lieu de rechercher la relation qui peut exister entre
le canal de Jacobson et les lésions occupant la région où il
siège.
Séance du 4 décembre 1891.
Présidence de M. Gellé.
M. Ménière, trésorier, propose de ne faire le compte rendu
financier qu’au mois de janvier 1892. Adopté.
Sur une variété peu connue d’angine phlegmoneuse :
(Periamygdalite linguale phlegmoneuse ; Plegmon
sous-muqueux superficiel de la base de la langue.)
Par le Docteur Albert RüAült,
Médecin de la Clinique laryngologique des Sourds-Muets.
Dans un mémoire présenté le 10 mai 1888 à la Société
Clinique de Paris, et où je rapportais quelques observations
personnelles ayant Irait à des malades atteints d’hypertrophie
de l’amygdale linguale; j’ai signalé, en outre, la possibilité de
l’inflammation aiguë de cette région, en insérant une obser-
— lu¬
xation à l’appui. Jusqu’alors, l’attention s’était surtout portée
sur l’inflammation chronique hypertrophique, et l’inflammation
aiguë avait été peu étudiée : Seifert en avait rapporté un cas,
mais il ne s’agissait pas là d’une angine spontanée ; l’alfection
s’était déclarée à la suite de la pénétration d’un corps étranger
(fragment de hois) dans la muqueuse de la base de la langue.
Les travaux qui ont été publiés ensuite n’ont presque rien
ajouté à nos connaissances sur ce point; ils n’ont fait que
signaler, sans y insister, les poussées aiguës ou sub-aiguës
d’amygdalite linguale.
J'ai eu, pour ma part, l’occasion d’observer un assez grand
nombre de cas de ce genre survenus chez des personnes des
deux sexes; et particulièrement chez des femmes ayant souvent
déjà souffert d'accidents identiques, dont les récidives avaient
déterminé un peu d’hypertrophie du tissu adéno'ide de la région.
Il est assez rare, dans ce dernier cas, que l’affection donne lieu
à des symptômes généraux un peu accentués. Souvent, d’ail¬
leurs, elle est très circonscrite, et ne siège que d’un seul côté
de la base de la langue, sur quelques follicules, se présentant
à l’examen laryngoscopique avec une teinte rouge vif et une
tuméfaction marquée qui disparaissent au bout de trois ou
quatre jours. Parfois, cependant, l’inflammation est généralisée
à toute l’amygdale linguale, qu’on voit d’abord tuméfiée et très
rouge et plus tard piquetée de dépôts pultacés, et elle peut
donner lieu alors à un peu de rougeur et de tuméfaction (non
œdémateuse) de l’épiglotte, des traînées de follicules lympha¬
tiques latérales et de la partie inférieure des piliers antérieurs
du voile palatin. Elle peut, en pareil cas, évoluer d’une façon
franchement aiguë, avec fièvre, inappétence, et embarras
gastro-intestinal. La douleur à la déglutition est vive, et il
existe en même temps des douleurs spontanées, s’irradiant de
la région médiane du cou vers les oreilles, et se prolongeant
en bas vers le mediastin. La plupart du temps les malades
accusent un point douloureux au devant du cou ; souvent au
— 73 —
niveau de la fourchette sternale, bien au dessous du siège de la
lésion.
Si j’en crois mon expérience personnelle, ces faits sont loin
d’être rares, et s’ils ne se présentent pas plus fréquemment
dans la pratique laryngologique spéciale, c’est qu’ils sont à peu
près invariablement méconnus, en dehors d’elle. Le médecin
traitant, non spécialiste, rapporte les symptômes observés aux
légers signes d’inflammation qu’il constate à la paroi pharyngée
postérieure et surtout à la partie inférieure des piliers anté¬
rieurs; et il diagnostique une «angine pharyngée inférieure »
sans se préoccuper autrement de la disproportion apparente
entre les lésions supposées et les symptômes observés. Comme
l’affection guérit d’ordinaire en quelques jours, d'elle même ou
sous l’influence du traitement le plus banal, son véritable siège,
que le miroir eût révélé, échappe à l’observateur.
Dans quelques cas cependant, tout ne se passe pas aussi
simplement. Des symptômes plus graves, un peu inquiétants
même, peuvent apparaître, l’examen laryngoscopique s’impose
parce que l’imminence de la suffocation semble possible, et le
chirurgien est appelé. Il constate une induration profonde plus
ou moins étendue, d’un côté du plancher buccal; il voit, au
laryngoscope, une tuméfaction mal limitée de la base de la
langue, parfois de l’œdème de l’épiglotte ; il réserve son pro¬
nostic, et reste en suspens entre le diagnostic de glossite
basique profonde (angine linguale de David Craigie) ou de
phlegmon prélaryngien et du plancher buccal. Le plus souvent,
quelques jours plus lard, le malade est mieux; la suffocation
n’a pas apparu, et, que le patient ait ou non craché du pus,
cette dernière éventualité demeure douteuse pour le chi¬
rurgien : il pense qu’il y a eu menace, début même, d’une
des deux affections auxquelles il avait pensé, et en présence
de la guérison, se préoccupe peu de préciser un diagnostic
rétrospectif qui ne présente plus d’intérêt. Le voulût-il, la
chose lui serait difficile : car la symptomatologie spéciale à
chacune de ces deux affections est bien vaguement indiquée
— 74 —
par les auteurs. On les différencie bien au point de vue ana¬
tomique, mais cliniquement on se borne à signaler la gravité
possible du pronostic, à parler de la possibilité d'œdèmes
énormes de la partie antérieure de la langue, de son refou¬
lement en avant, d’accidents respiratoires d’une extrême in¬
tensité, de gangrènes, etc. ; sans insister sur ce qui, dans ces
divers symptômes, appartient plus particulièrement à la glos-
site basique intra-musculaire, ou au contraire au phlegmon
prélaryngien, variété ressortissant aux affections du plancher
de la bouche, dont elle peut être considérée comme un phlegmon
circonscrit, parfois abortif (angine épiglottique antérieure de
Michel), parfois suppuré, à mettre en opposition avec le
phlegmon diffus gangréneux de la même région (angine de
Ludwig). Je crois qu’en réalité, dans les cas auxquels je faisais
allusion plus haut, ce n’est ni à l’une ni aux autres qu’on a
affaire. Ces dernières maladies, heureusement rares, ne rétro¬
cèdent pas si aisément quand elles ont apparu ; et quand bien
même elles ont cette heureuse terminaison, elles peuvent être
diagnostiquées de bonne heure avec quelque précision, ainsi
que je chercherai à le montrer tout à l’heure. Mais, le plus
souvent, on confond leurs formes abortives avec l’affection
sur laquelle cette note a pour but d’appeler l’attention : la
periamygdalite linguale phlegmoneuse, l'abcès sous-muqueux super¬
ficiel de la base de la langue.
J ai eu cinq fois déjà, dans le cours de ma pratique, l’occasion
dobserver cette affection; elle s’est toujours montrée semblable
à elle-même, avec une physionomie assez tranchée et assez
nette pour me permettre aujourd’hui d’en faire une description
qui, bien que sommaire, me semble répondre à un type clinique
bien distinct. Mes cinq observations ont porté sur quatre
hommes et une seule femme ; une fois l’affection occupait toute
la région de l’amygdale linguale, sans prédominance d’un côté;
les quatre autres, elle siégeait treis fois à droite et une fois à
gauche. Dans le premier des cinq cas, l’affection s’est terminée
par résolution; mais il s’agissait d’une récidive, et à la pre-
— 75 —
mière atteinte il y avait eu évacuation spontanée d’un abcès.
Dans les quatre autres, deux fois j’ai vu la suppuration terminer
l’évolution de la maladie, qui au contraire à évolué vers la
résolution deux autres fois. Voici les faits.
Observation I.
Le D'’ X..., âgé d’environ trente ans, avait été atteint en 1887
d’une angine diphthérique extrêmement grave, qui avait laissé,
après la guérison, des lésions de pharyngite chronique dont il
souffrait encore en 1889, lorsque notre ami commun et très
distingué, confrère le D*' Fernand Widal, qui le soignait me fit
l’honneur de me demander mon assistance,
LeD^'X... avait été pris, quelques jours auparavant, de vives
douleurs de gorge, avec irradiations des deux côtés vers les
oreilles, dysphagie extrême, léger état fébrile, excitation mar¬
quée. La gorge était très rouge, la voix normale, la respiration
facile. Quelques mois plus tôt, les mêmes accidents s’étaient
présentés, et avaient cédé partiellement au bout de 6 à 8 jours
et complètement deux jours plus tard, à la suite de l’évacuation
intrabuccale spontanée d’une certaine quantité de pus infect.
M. Widal, pensant qu’il s’agissait 'cette fois encore d’un abcès
à siège profond, me priait, de concert avec M. X..., qui souffrait
beaucoup, de pratiquer l’examen au laryngoscope et d’agir s’il y
avait lieu.
L’examen fut facile, car le malade ouvrait largement la
bouche sans difficulté, pouvait sans douleur tirer la langue et
la maintenir convenablement hors delabouche. Indépendamment
de la rougeur diffuse de la gorge, on constatait que l’inflammation
était surtout marquée à la partie inféi’ieure des piliers antérieurs.
L’amygdale linguale était volumineuse et tuméfiée, extrêmement
rouge et comme luisante ; de plus, elle était comme soulevée
en totalité sur une base plus large qu’elle-même. L’épiglotte
était un peu rouge, dépolie, non œdémateuse ; le larynx à peu
près normal. La partie antérieure de la langue, très saburrale,
— 7G —
était molle, nullement douloureuse, sans trace de gonflement.
La région malade était très sensible au toucher : et en appuyant
le doigt au centre de la limite postérieure du plancher buccal,
sur la peau du cou, on provoquait aussi de la douleur; mais on
ne trouvait aucun empâtement. Il n’y avait pas d’adénopathie.
Sur la demande de M. X... qui me priait instamment de le
soulager, je fis sur la région malade, avec un couteau laryngien,
quelques scarifications antéro-postérieures, parallèles, très
profondes. La douleur fut vive, et l’écoulement sanguin assez
abondant, mais de peu de durée. Comme traitement consécutif,
je fis faire des gargarismes répétés avec une solution d’acide
phenique à 1 pour 100. Le lendemain, il y avait un soulagement
notable, et la guérison était complète peu de jours après.
Observation IL
M^^X.., 29 ans, mariée, femme de ménage. Est sujette aux
angines et aux laryngites depuis longtemps. Elle vient me
consulter à la clinique laryngologique des sourds-muets, se
plaignant d’avoir été prise, six jours plus tôt, de malaise, de
courbature, de frissonnements et de fièvre, puis d’une vive
douleur à la gorge et à l’oreille droite, où elle ressentait des
élancements très pénibles. La dysphagie était très marquée ;
chaque tentative de déglutition redoublait la douleur, tant à la
gorge qu’à l’oreille. La fièvre était un peu tombée depuis le
matin ; cependant la peau était encore chaude. Constipation.
Voix bonne, respiration normale. Pas de difficulté notable à
ouvrir la bouche ni à sortir la langue. Rien d’appréciable à
1 examen du pharynx avec l’abaisse langue, sinon un peu de
rougeur du pilier antérieur droit, en bas. Langue sale, molle,
nullement douloureuse à la pression. A l’examen laryngos-
copique, tuméfaction très considérable de la base de la langue
à droite ; elïacement de la fossette glosso-épiglottique, des plis
glosso-épiglottique et pharyngo-épiglottique du même côté ;
œdème très considérable de l’épiglotte, qui est en outre comme
— 77 —
repliée et refoulée en arrière et à gauche. L’amygdale linguale,
épaissie, rouge, recouverte en partie de dépôts pultacés est
comme soulevée, dans sa moitié droite, par la tuméfaction
sous jacente. La pression du doigt est douloureuse, et en un
point qu’il est difficile de préciser pendant la manœuvre du
toucher, elle est extrêmement vive. A la pression externe
au niveau du côté droit de la partie postérieure du plancher
buccal, on provoque un peu de douleur. A la palpation, à ce
niveau, on sent, au dessous de la peau mobile, une rénitence
profonde, mal limitée. Il n’y a pas d’adénopathie cervicale.
L’oreille paraît saine et l’audition est normale.
Traitement : cataplasmes très chauds, à renouveler toute la
journée, sous la mâchoire à droite et vers la région angulo-
maxillaire. Le soir, onction au même endroit avec de l’onguent
mercuriel belladonné, et cravate de ouate. Gargarismes phéni-
qués à 1 pour 100. A l’intérieur, chlorhydrate de quinine, un
gramme. Grand lavement tiède pour débarrasser le gros in¬
testin. En même temps, antiseptie intestinale avec 2 gr. SO de
naphtol en cinq doses. Repos, lait et œufs.
Le surlendemain, amélioration légère. Il n’y a pas même de
fièvre. L’état local paraît d’abord stationnaire ; mais au toucher,
on sent nettement la fluctuation, superficielle, au niveau du
point culminant de la tuméfaction de la base de la langue. La
malade, effrayée à la vue du couteau laryngien, refuse l’incision.
Même traitement, moins le chlorhydrate de quinine.
Deux jours plus tard, la malade revient me dire que la veille
elle a craché « une cuillerée » de pus à goût et à odeur infects,
et qu’elle en a encore craché le matin. Elle est très soulagée, ne
sent presque pas sa gorge, et ne sent plus du tout de douleurs
d’oreille depuis le matin. A l’examen, on voit que la tuméfac¬
tion s’est affaissée presque entièrement. On voit sortir du pus
d’une sorte de petite boutonnière antéro-postérieure, à bords
déjà un peu retroussés et rouges, d’un demi-centimètre ou un
peu plus de longueur, et située à la limite antérieure de la
fossette glosso-épiglottique droite. Une sonde laryngienne de
— 78 —
petit calibre est aisément introduite dans l’orifice, mais elle ne
pénètre pas, sinon latéralement, et cette manœuvre donne
issue à un peu de pus. Gargarismes phéniqués. La malade ne
revient plus.
Observation 111.
Un de mes anciens malades, M. X., avocat, âge de 46 ans,
vient me consulter, il y a environ quinze jours, pour une vive
douleur de la gorge, et surtout, me dit-il, parce qu’il souffre
énormément de l’oreille droite. Dix jours auparavant, il est
rentré chez lui mouillé, s’est refroidi, et a été presque subite¬
ment pris de malaise, de nausées et de mal de tête. Il s’est mis
au lit, a eu un frisson assez marqué, de la douleur en avalant,
en même temps que se montrait une fièvre vive, qui devait
durer six à sept jours. Le lendemain, la douleur de gorge
avait beaucoup augmenté ; la déglutition était extrêmement
douloureuse, et le malade salivait un peu, car il ne pouvait
avaler sa salive sans de vives souffrances et des contractions
de la face. L’oreille droite était le siège d’élancements extrême¬
ment pénibles. Les mouvements de la tête étaient un peu dou¬
loureux. La voix était bonne. M. X., qui était encore à la
campagne aux environs de Paris, fit appeler le médecin. Celui-
ci ne trouva presque rien dans la gorge, conseilla le repos à
la chambre, et fit instiller dans l’oreille, en abondance, de
l’huile de jusquiame. Les choses allèrent ainsi pendant six à
sept jours, les douleurs d’oreille et de gorge conservant tou¬
jours toute leur intensité. Le septième jour, la fièvre tomba,
mais la voix devint un peu enrouée, et le huitième, le malade
ressentit un peu de gêne de la respiration. Il prit peur, partit
pour Paris et arriva chez moi.
Quand je le vis, le malade avait un peu de fièvre et de la cé¬
phalalgie qu’il attribuait à la constipation. La peau était moite,
la sueur perlait sur le front, la face était grippée et pâlie. La
voix était un peu enrouée, mais depuis le matin la respiration
— 79 —
était redevenue facile. M. X., tout couvert de cache-nez et de
foulards, tenait la tête penchée à droite, et la main sur son
oreille droite, où chaque effort de déglutition causait un élan¬
cement extrêmement douloureux, tandis qu’en tout temps il
ressentait une douleur profonde allant de la gorge et du cou à
l’oreille et à la région mastoidienne.
J’examinai l’oreille, et le tympan me parut présenter un
aspect tout à fait normal. D’ailleurs l’audition n’avait pas
diminué. Au palper, on trouvait du côté droit et au niveau de
la partie postérieure du plancher buccal, un point dont la
pression était un peu douloureuse. Mais il n’y avait pas
d’empâtement, la peau était mobile, et les ganglions voisins
n’étaient pas tuméfiés d’une façon notable. La bouche pouvait
s’ouvrir, la langue se tirer hors de la bouche sans difficulté.
A l’examen du pharynx, on voyait un peu de catarrhe de la
paroi postérieure, et un peu de rougeur du pilier antérieur
droit, qui paraissait en outre légèrement tuméfié en bas. La
langue était sale, mais non tuméfiée et nullement douloureuse
à la pression. A l’examen laryngoscopique, on voyait une tumé¬
faction énorme du côté droit de la base de la langue, comme
dans le cas précédent. Mais l’épiglotte était plus œdémateuse
encore, repliée et refoulée en arrière et à gauche, et cachant
en partie le larynx. Celui-ci cependant n’était pas œdématié,
mais toute la partie postérieure, visible, des cordes vocales
était rosée et nettement catarrhale.
Même traitement que dans le cas précédent. Repos au lit.
Purgatif salin le lendemain matin.
Le lendemain, la fièvre tombe. Légère amélioration des symp¬
tômes. Comme la veille, la pression digitale directe de la tumé¬
faction de la base de la langue est très douloureuse, mais il
n’y a pas de fluctuation appréciable.
Le surlendemain, même état.
Le quatorzième jour seulement, le malade crache à plusieurs
reprises une petite quantité d’un pus infect. Soulagement
énorme. Les douleurs d’oreilles diminuent progressivement,
pour cesser complètement le lendemain. Appétit. A l’examen,
on voit que la tuméfaction de la base de la langue s’est affaissée ;
mais au toucher, qui n’est d’ailleurs presque plus douloureux,
on ne constate pas de dépression circonscrite nettement appré¬
ciable. En examinant ensuite avec le miroir, on voit un peu de
sang et de liquide séropurulent qui paraît sortir de l'interstice
de deux masses de follicules, très en arrière et à droite, à la
limite antérieure de la fossette glosso-épiglottique encore peu
dessinée. Le seizième jour delà maladie, la langue est redevenue
propre. Il n’y a plus qu’une légère tuméfaction de la partie droite
de l’amygdale-linguale. Les ligaments glosso-épiglottique et
pharyngo-épiglottiques sont redevenus distincts. Le malade de¬
mande à sortir et à reprendre ses occupations.
Dix jours plus tard, il y eut une récidive. Fièvre vive (39°)
pendant 2 jours; le troisième, abaissement de la température
sans remission des symptômes locaux, d’ailleurs moins accentués
que la première fois ; le quatrième jour, évacuation spontanée
de l’abcès en quelques heures, et soulagement considérable. En
pressant sur la région avec une tige-mousse, pendant l’examen
avec le miroir, on voyait sourdre du pus au niveau de la limite
antérieure de la fossette glosso-épiglottique droite. J’introduisis
en ce point la pointe d’un bistouri-laryngien de Heryng, et dé¬
bridai largement par une incision postéro-antérieure de 2 cen¬
timètres 1/2. Gargarismes phéniqués. — Depuis le malade va
bien; je l’ai vu il y a trois jours ; l’amygdale linguale est un peu
tuméfiée à droite ; mais il n’en résulte aucune gêne.
Observations IV et V.
Je me dispenserai de rapporter in-extenso ces deux obser¬
vations, ayant trait à deux hommes, âgés de 3S à 40 ans, que
j’ai observés en 1890. Dans ces deux cas, l’affection a été traitée
de bonne heure, par les mêmes moyens que dans les deux der¬
niers relatés ci-dessus, et elle a évolué vers la résolution du 4'
au S® jour, pour se terminer du 7" au 9^ Il n’y a pas eu de
— 81 —
troubles vocaux ni respiratoires, pas d’œdèffie épiglottique.
Mais les symptômes ont été à l’intensité prés des phénomènes
locaux et voisins, identiques à ceux présentés par les malades
précédents.
L observation suivante que je dois à l’obligeance de mon ami
et très distingué confrère le D‘’ Cartaz me semble devoir être
jointe aux précédentes, et son auteur, qui a bien voulu prendre
connaissance de mes propres observations, ne doute pas qu’elle
se rapporte à une inflammation suppurative de même siège.
Observation VI.
(Communiquée par M. le docteur A. Cartaz).
M. X... vient me consulter dans le courant de 1890 pour une
pharyngite chronique qui le gêne depuis plusieurs années. Agé
d’une quarantaine d’années, M. X... est un fumeur enragé et
boit assez volontiers ; il est de plus rhumatisant et a eu l’au¬
tomne dernier un léger accès de goutte. Les traitements les
plus variés, aussi mal suivis que possible il est vrai (c’est le
malade qui l’avoue), n’ont amené que des modifications passa¬
gères. Je constate en effet les signes d’une pharyngite chro¬
nique prononcée, sans lésions ni obstruction nasales. Mais ce
qui préoccupe le malade est, non pas le besoin de « racler » la
gorge, mais un chatouillement constanU la base de la langue,
provoquant des quintes de toux tenaces. L’examen laryngos-
copique montra une hypertrophie du tissu adénoïde de la hase
de la langue, formant trois gros lobes en avant de l’épiglotte.
Après quelques tentatives de traitement par des cautérisations
au chlorure de zinc, le résultat étant médiocre et le malade
pressé d’en finir, je pratiquai après anesthésie locale à la co¬
caïne une cautérisation des trois lobes principaux avec le gal-
vano-cautère, sans trop d’énergie. Je recommandai au malade
les précautions antiseptiques habituelles et le séjour à la
chambre.
Il n’en fit rien, passa la soirée au bal, soupa ensuite plus que
copieusement et rentra vers cinq heures du matin dans « un
doux état d’ébriété » (propres paroles du malade). Le lendemain
il fit plusieurs courses en voiture découverte, et le soir se sentit
pris de douleurs à la gorge, d’un peu de fièvre. Il sort encore
le lendemain, mais en rentrant il est obligé de se mettre au lit.
Un médecin du voisinage qu’il fait appeler, et qui n’est pas son
médecin habituel, diagnostique une « angine » et prescrit
différents médicaments. Le mal empire lentement pendant
quarante-huit heures, puis vers le sixième jour il survient de la
douleur pour avaler, douleur irradiée de plus en plus du côté
des oreilles, et surtout de la gêne pour respirer, quand le
est étendu.
Le septième jour il me fait appeler. A l’examen, rougeur
diffuse du pharynx et des loges amygdaliennes ; au niveau
de l’amygdale linguale et des points cautérisés, tuméfac¬
tion rouge, tendue, du volume d’une petite noix, repoussant
l’épiglotte sur l’oriflce laryngien (explication de la dyspnée):
épiglotte rouge, un peu tuméfiée à sa base. Rien à la partie
moyenne ou antérieure de la langue. Pas de gonflement du cou.
Fièvre modérée. Langue sale, signes d’embarras gastrique. Au
toucher, on a la sensation de la fluctuation, et je propose au
malade un coup de (bistouri qu’il refuse. Je prescris trois pul¬
vérisations par jour avec la solution de sublimé à 1 pour 10,000
des gargarismes phéniqués, et un vomitif pour remédier à l’em¬
barras gastrique.
Le soir, le malade m’apprend que dans les efforts de vomis¬
sements, il a rendu du pus et du sang et qu’il est soulagé. Quand
je le vois le lendemain, la tumeur est affaissée, il n’existe pas
de traces d’ouverture, de fistule, mais il s’agissait bien évi¬
demment d’un abcès par infection d’une plaie soignée d’une
façon aussi fantaisiste que peu médicale. Je dois dire que le
malade a éprouvé de cette révulsion un mieux sensible, et que
ce mal temporaire a été d’un grand secours pour l’amélioration
des signes dont il souffrait du côté de la gorge.
— 83 ^
En résumant les caractères communs des six faits relatés
ci-dessus, on voit que le tableau symptomatique de l'affectiofi
peut être esquissé de la façon suivante :
Début le plus souvent brusque : malaise, courbature, cépha¬
lalgie, parfois nausées; puis frissonnements, fièvre assez vive,
pendant quatre, cinq, six ou sept jours. Anorexie, soif, souvent
constipation.
Douleurs de gorge dès le début, puis bientôt douleurs lan¬
cinantes, très vives dans une oreille ou plus rarement dans les
deux. Dysphagie très accentuée.
Voix bonne d’ordinaire, une fois sur cinq un peu d’enroue¬
ment, deux fois sur six un peu de dyspnée.
Il n’y a pas de tuméfaction du cou, l’adénopathie angulo-
maxillaire ou cervicale est nulle ou à peine appréciable. Le
plancher de la bouche, à sa partie postérieure, est le siège
d’une rénitence assez faible, mais les parties molles sont mo¬
biles et souples au-dessous.
Les malades peuvent facilement ouvrir la bouche; la pression
de l’abaisse-langue, appliqué à la manière habituelle, n’est pas
douloureuse. La partie libre de la langue n’est pas tuméfiée, pas
œdémateuse, souple, nullement douloureuse à la palpation. Le
malade sort aisément la langue de la bouche, et on peut exercer
une légère traction sur elle, pour faciliter l’examen laryngos-
copique, sans que le malade .s’en plaigne.
A l’examen, le pharynx est parfois le siège d’une rougeur
diffuse, souvent plus marquée au niveau de la partie inférieure
des piliers antérieurs, ou bien cette rougeur est peu marquée
ou à peu près nulle, sauf à la région inférieure d’un seul des
piliers antérieurs. Dans le premier cas, à l’aide du miroir, on
voit que l’amygdale linguale est très rouge, tuméfiée, et comme
soulevée, de façon à former une tumeur atteignant, avec sa
base, le volume d’une demi-noix et plus, refoulant en arrière
l’épiglotte rouge, peu ou pas œdématiée. Dans le second cas, le
plus fréquemment observé, l’amygdale linguale enflammée est
soulevée seulement dans une de ses moitiés par une tumé-
— 84 —
faction un peu plus diffuse, qui fait disparaître le relief des
iflis pharyngo-épiglottique et glosso-épiglottique latéral. C’est
alors que la douleur d’oreille est unilatérale, ainsi que la rou¬
geur de la partie inférieure du pilier antérieur.
Lorsque l’affection évolue vers la suppuration, la face
antérieure libre de l’épiglotte devient œdémateuse, mais cet
œdème peut être très accentué sans se propager aux ligaments
ary-épiglottiques. La dyspnée, quand elle apparaît alors, est
très légère, et n’a pas d’autre cause que le refoulement de
l’épiglotte en arrière et en bas. La voix reste claire, à moins
qu’il n’y ait coexistence de laryngite catarrhale, ce qui n’a eu
lieu que dans un seul cas sur six.
L’abcès s’ouvre spontanément, du huitième au quatorzième
jour de la maladie, de deux à cinq jours après sa formation. La
quantité de pus évacuée, le plus souvent à plusieurs reprises
successives, paraît être d’une abondance médiocre.
La fièvre diminue dès que l’abcès est collecté ; elle cesse dès
son évacuation, qui fait aussi disparaître l’otalgie réflexe, et la
guérison s’achève alors en deux ou trois jours.
L abcès peut récidiver au bout d’une ou deux semaines : la
fièvre reparaît, mais elle ne dure pas, et l’évacuation spontanée
de la collection purulente est précoce.
L’observation clinique, appuyée sur la connaissance de l’ana¬
tomie de la région, nous permet de nous rendre assez exacte¬
ment compte du siège de l’abcès. Nous savons que la couche
des follicules lymphatiques de la muqueuse de la base de la
langue est inséparable de la couche sous-jacente, constituée
par un amas de glandes dont la majeure partie reposent sur le
muscle lingual supérieur, tandis que les autres, plus profondes,
s’engagent en partie dans l’épaisseur même de ce muscle. Les
orifices de ces glandes s’ouvrent soit dans les intervalles des
follicules lymphatiques, soitdansla cavité centrale des follicules.
C’est donc surtout par l’intermédiaire des conduits extérieurs
de ces glandes intra-musculaires que la muqueuse adhère à la
couche musculaire sous-jacente, dans les régions voisines du
— 85 —
raphé constitué par le ligament glosso-épiglottique médian. Au
contraire, un peu plus en dehors, et de même antérieurement,
ces glandes profondes deviennent de moins en moins abon¬
dantes, et le muscle lingual supérieur vient adhérer à la
muqueuse plus mince et h trame conjonctive plus serrée, à la
manière d’un muscle peaucier. Si donc l’inflammation inters¬
titielle profonde de la couche muqueuse, dont la portion super¬
ficielle constitue l’amygdale linguale, aboutit àla suppuration, le
pus ne pourra se collecter qu’avec peine, et sur une largeur d’un
centimètre et demi environ, étroitement limitée à la partie
médiane par le ligament glosso-épiglottique médian, ne s’éten¬
dant guère latéralement qu’au niveau du repli glosso-épiglot¬
tique latéral, et n’atteignant pas, en avant, le niveau des
papilles calciformes. En bas, la couche de pus sera limitée par
la membrane hyo-épiglottique, assez épaisse et résistante, qui
l’empêchera de fuser le long de la face antérieure de l’épiglotte
dans l’interstice thyro-hyo-épiglottique, au devant de la partie
supérieure du larynx proprement dit. L’abcès sera latéral, s’il
n’est pas double, ce que pour ma part je n’ai pas encore vu, ou
s’il ne s’étend pas d’un côté à l’autre du ligament glosso-épi¬
glottique médian par l’intermédiaire d’une déhiscence des
fibres de ce raphé, dont la structure peut varier suivant les
sujets. Quant à l’œdème de voisinage, il sera surtout apparent
au niveau de la fossette glosso-épiglottique et de l’épiglotte où
la muqueuse mince deviendra transparente, tandis que latéra¬
lement, là où elle est le plus épaisse, elle apparaîtra seulement
tuméfiée sans prendre le même aspect.
La langue elle-même, dans toute sa partie antérieure, restera
indemne ; elle ne sera ni œdémateuse, ni tuméfiée, ni doulou¬
reuse à la pression ou spontanément. Il n’en serait pas de
même si l’abcès était intra-musculaire : dans ce dernier cas,
on ne sentirait pas non plus la fluctuation aussi aisément, tous
les auteurs s’accordant à faire remarquer la dureté spéciale
que présentent ces abcès, qu’on a même été (Blandin) jusqu’à
prendre pour des tumeurs solides ; et on n’assisterait pas à
1 évacuation spontanée du pus en avant de l’épiglotte.
Enfin, la langue pourra être sortie de la bouche et maintenue
en dehors sans difficulté, le mouvement d’élévation du larynx
et de traclion en avant de l’épiglotte qui en résulte ne provo¬
quera pas de douleurs vives, ce qui n’a pas lieu lorsque
l’inflammation siège au dessous de la membrane hyo-épiglot-
tique, dans l’interstice hyo-thyro-épiglottique : le malade
atteint de phlegmon prélaryngien ou d’angine de Ludwig au
début est hors d’état de tirer la langue, et ne supporte que
très difficilement l’examen laryngoscopique, ou pour mieux
dire les tentatives d’examen laryngoscopique auxquelles on le
soumet. Il n’arrive même qu’imparfaitement à ouvrir la bouche,
aussi bien à cause de la douleur qu’il éprouve lorsqu’il l’essaie,
que de l’obstacle résultant de la tuméfaction, de l’empâtement,
de la dureté et de la raideur du plancher buccal, qui ne manqué
jamais en pareil cas.
La periamygdalite linguale phlegmoneuse peut donc être
assez aisément différenciée de la glossite basique profonde, et
des phlegmons prélaryngiens et du plancher buccal. L’abseéce
d’œdénopathie cervicale empêchera de la confondre avec un
œdéno-phlegmon ; et on ne la prendra pas pour un abcès
secondaire à une lésion osseuse. Son pronostic, en dehors de
complications évidemment possibles, mais non encore obser¬
vées, paraît assez bénin puisque l’ouverture spontanée de
1 abcès s’est toujours faite jusqu’ici sans qu’on ait vu se produire
de troubles respiratoires inquiétants. Son siège, ses symptômes,
sa marche, sa terminaison, permettent de la considérer comme
une vanété de périamygdalite phlegmoneuse vulgaire.
Je ninsisterai pas sur le traitement. Je me suis conduit,
dans les cas que j’ai eus à soigner, comme s’il s’était agi d’une
amygdalite. Peut-être serait-il possible, comme le fait supposer
observation I, d’éviter la suppuration, en pratiquant dès le
début des scarifications profondes ; mais les observations IV
et V montrent que l’inflammation est susceptible de rétrocéder
— 87 —
sans celte intervention. L’abcès une fois formé et la fluctuation
constatée, on doit évidemment l’ouvrir si le malade y consent,
mais la chose semble avoir peu d’importance, car alors l’éva¬
cuation spontanée du pus arrive rapidement. La récidive, ou
mieux la rechute, sera plus sûrement évitée si l’on prend soin,
après l’évacuation spontanée de l’abcès, de débrider largement
avec le couteau laryngien.
M. Luc. —J’ai vu dans ma clientèle un cas analogue; c’est celui
d’un officier de marine qui présentait des phénomènes dou¬
loureux suivis d’expulsion de pus; il croyait avoir une angine à
répétition.
iM. LoEWEMBERfi. — A pi’opos des remarques très justes de
M. Ruault, au sujet de la nécessité de pratiquer {'antisepsie dans
les maladies de la cavité buccale, je désire faire ressortir d’une
façon générale ce que, à mon avis, ces tentatives ont d’aléatoire.
Etant donné le fait connu que la bouche est le réceptable
d’innombrables microbes, abrités dans les nombreuses dé¬
pressions de la muqueuse, surtout aux amygdales et aux bords
dentaires des gencives, je pense que nous sommes loin de
pouvoir atteindre ici une véritable antisepsie. Ainsi, les gar¬
garismes, tout en jouant un rôle d’adjuvant utile, sont cer¬
tainement impuissants à réaliser ce desidératum, d’autant plus
que pour atteindre toute la cavité du pharynx buccal, ils
doivent nécessairement être abondants, peu concentrés, et que,
de plus, la sécrétion par conséquent incessante de la salive et
du mucus —sécrétion encore activée par l’acte du gargarisme —
vient les diluer.
Dans la pratique, je cherche à atteindre les microbes présents
sur des terrains isolés, par exemple sur une amygdale enflammée
en lesfroltant d’abord, au moyen d’un pinceau dur, de sublimé
au t/lOOO et ensuite d’acide borique perphorisé, appliqué avec
une certaine force.
L’idéal, à mon avis, serait de pouvoir recouvrir ensuite
l’endroit ainsi traité d’un enduit imperméable avec liquides
buccaux, puis d’une espèce ; cellodion qui retiendrait ces
substances antiseptiques et c,^iitribuerait, en outre, en empê¬
chant l’accès de l’air, à entraver la pullulation des microbes
aérobies.
M. Hermet. — Ces badigeonnages avec la solution de sublimé
à 1/1000 ne me semblent pas sans danger.
M. Goüguenheim. — Je désirerais savoir : 1" sur quoi s’est
basé M. Ruault pour faire la localisation dans la quatrième
amygdale; 2" pourquoi l’examen bactériologique n’a pas été
fait,
M. Rüaült. — Le pus a été évacué pendant la nuit : je ré¬
pondrai à M. Lœwemberg que la pathogénie des angines est
complexe; dans ce cas il n’y a probablement pas que les mi¬
crobes de la bouche qui interviennent; car l’affection s'est dé¬
veloppée à la suite d’une véritable contagion; pourquoi le ma¬
lade n a-t-il pas eu, par exemple, une amygdalite simple?
Vertiges de Ménière, battements pulsatiles sur
l’Endotoscope, dénonçant l’otite.
Par le Docteur Celle.
En présence d’un trouble nerveux aussi caractérisé que celui
du syndrome de Ménière, le médecin a une tendance tout
expliquée à juger l’affection d’origine névropathique ou souvent
secondaire et liée à une maladie stomacale, surtout quand les
accidents succèdent à l’ingestion des aliments, ou s’ils sont
suivies de nausées et de vomissements. On soigne l’estomac,
et les troubles cessent ; puis reparais.sent par accès plus ou
moins espacés, et à peu près dans les mêmes circonstances,
soit de plénitude stomacale, soit avec des vomissements.
Le diagnostic étiologique n’est pas modifié, malgré la persis¬
tance des accès, pendant des mois et des années, jusqu’au jour
où la constatation d’une surdité rebelle ou de bourdonnements
agaçants attire l’attention sur les organes de l’audition.
Je l’ai dit bien souvent, le chiffre est incroyable des gens
traités sévèrement, mis aux régimes, envoyés à Vichy ou
ailleurs, comme malades de l’estomac ; et qui, deux ans après,
arrivent consulter pour une surdité plus ou moins forte,
racontant leur maladie, cette longue série de crises, de vertiges
et de vomissements qui ont précédé l’état de surdité terminale
actuelle.
Les crises ont souvent cédé depuis longtemps aux divers
régimes bien ordonnés, mais l’oreille oubliée est devenue
sourde.
En effet, la clinique montre combien l’état de l’estomac a
d’influence sur les troubles liés aux affections otiques ; il en est
de même de l’état de la circulation et des organes de la respi¬
ration qui provoquent, entretiennent, ou font récidiver les
bourdonnements, les vertiges, les douleurs et la surdité.
A quels signes au milieu de cet appareil symptomatique trom¬
peur peut-on reconnaître que l’oreille entre pour quelque chose
dans sa pathogénie ?
Parmi les signes de cette lésion otique, il en est parfois de
très sûrs, tels que le vertige, l’ébranlement cérébral spécial que
l’on aura provoqué par la pression centripète sur une des
oreilles du sujet vertigineux, mais cela n’est pas constant, pas
plus que la sensation vertigineuse causée quelquefois par le
Politzer, laquelle a bien sa valeur en pareil cas. En plus des
symptômes objectifs, souvent très délicats à reconnaître, et
aussi parfois insuffisants ou bien sans signification, au moins
pour l’affection actuelle, parce qu’ils indiquent une sclérose ou
une lésion ancienne du tympan, on peut observer en certains
cas des battements pulsatiles sur l’Endotoscope, lesquels ne
laissent aucun doute sur l’existence d’une fluxion active, et
peut être sur une prolifération vasculaire dans la cavité de
l’oreille moyenne, masquée par un tympan sans caractère, ou
même d’un aspect tout à fait capable d’induire en erreur.
L’observation suivante est une démonstration de l’utilité de
l’exploration de l’oreille au moyen de l’endostoscope, non seu¬
lement comme manomètre indiquant les mouvements du tympan
et leur étendue, et son retour élastique, spontané ou dû à la
déglutition, mais manifestant aussi les pulsations d’une masse
vasculaire incluse, ou la fluxion totale de la caisse.
Or, en face d’un syndrome inquiétant comme celui du ver¬
tige, avec chute, nausées, etc, il y a intérêt évident à savoir
qu’il existe une lésion de l’oreille moyenne, qui peut-être expli¬
que tous les accidents.
Quand ces pulsations existent bien apparentes sur l’endotos-
cope la preuve est faite. Malgré les vomissements, la pathogénie
stomacale doit être mise au second plan ; malgré la coïncidence
démontrée des accès avec les troubles de l’estomac et les
malaises de la dyspepsie ; malgré l’existence assurée d’une
affection thoracique ou circulatoire; malgré encore l’évidence
d’un état neurasthénique du sujet; etc; toutes conditions
susceptibles à elles seules de provoquer l’attaque de vertige,
dit de Ménière, il faut reconnaître que l’élément otique existe,
et qu’en pareille occurence, au point de vue étiologique, la
lésion de l’oreille a une importance indiscutable et supérieure.
Car ces excitations ou ces inhibitions motrices, ces modifications
de l’équilibration, c’est presque sa physiologie à elle ; au moins
est-ce le mode de ses réactions ordinaires et de ses relations
fonctionnelles.
Observation (résumée) Ib février. — Il s’agit d’un homme de
4b ans, serrurier ou chaudronnier pour les appareils de chauffe
des paquebots ; il travaille habituellement dans les conduites
de tôle des grands récipients, toujours dans l’air confiné, puis
sort en sueur et dans un courant d’air glacial.
Aussi est-il atteint constamment de bronchites ; il est
emplysémateux, souffle, s’essouffle vite en marchant ; il est
sourd depuis longtemps, et tousse depuis septembre dernier.
Les quintes lui'donnent le mal de tête et le vertige. En octobre
— 91 —
il est pris de sueurs froides, il titube, comme s’il avait bu ; puis
tombe, et perd connaissance, dit-il ; mais cela ressemblait à ce
qu’il avait eu déjà plusieurs fois en septembre sans tomber
cependant. En 2 à 3 secondes, il se remet sur ses Jambes,
trébuchant, mais conscient ; il va prendre l’air et tout se calme ;
mal de tête, pas de vomissement... G’élait le premier accès
avec chute subite, sans convulsions ; il se souvient bien ;
jamais d’angines.
L’oreille droite bourdonne continuellement et est secouée de
battements comme ceux du cœur, dit le sujet. La montre est
perçue seulement au contact à droite, et très bien sur l’apophyse
mastoïde et sur le front.,
Epreuve d’auscultation transauriculaire assez bonne. Par
l’endotoscope, on constate l’absence de mouvement par le
Valsalva, et celle de battements pulsatiles (le sujet prend depuis
15 jours 0,60 centigr. de sulfate de quinine par jour). Le
pharynx plein, rouge cramoisi, plissé, forme un tapis serré de
grosses granulations avec exsudât adhérent ; deuxième bruit
du cœur très éclatant. L’oreille gauche perçoit la montre à 20
centimètres et très bien sur le crâne.
Le tympan droit est lisse, clair, plissé en rayons après le
Valsalva assez mal réussi ; sans triangle ; et plutôt bombé en
bas ; le manche droit ; et la teinte générale a son triangle
lumineux ; il est excavé, et d’aspect analogue au premier
comme coloration.
Quelques jours plus tard, le Politzer passe ; le tympan
bombé forme deux joues avec le sillon vertical du manche au
milieu ; il s’enfonce par la déglutition, le nez pincé.
A ce moment on aperçoit en arrière, et en bas au dessous du
niveau du promontoire, sur la cloison, une saillie oblongue plus
opaque que le reste et blanche et mate. Cette partie change
d’aspect dès que le tympan est porté en dehors par la douche
d’air ; ni vaisseau ni rougeur en -ee point, ni au manche du
marteau. Les quintes de toux font ballonner subitement cette
partie inféro-postérieure de la membrane.
1” mars. — A cette période, l’endotoscope montre une circu¬
lation facile et des déplacements très amples de la cloison
tympanique, et de plus des battements pulsatiles très nets.
L’aspect de la cloison est resté identique; le relâchement
tympanique avec opacité est évident ; la douche d’air n’amène
aucune amélioration. (Depuis, 10 jours de quinine, deuxième
série), bourdonnements très forts, mal de cœur et tendance à
tomber par moments, mais pas de grands accès. Céphalalgie
persistante augmentée par la toux (douches d’air, fumigations
de la gorge.
IS mars. — Mal de tête frontal constant ; bourdonnements par
accès. (Quinine cessé depuis 10 jours) plus de grands vertiges;
hébétude et étourdissement passagers; toux diminuée; gorge
bien mieux. Montre à droite, entendue à 4 centimètres, et bien
sur le crâne. Etat général à peu près normal.
2 avril. — Le vertige n’a pas reparu. Montre à 10 centimètres,
à gauche et 4 à l’oreille droite ; léger bourdonnement à gauche où
il n’existait pas; et excavation forte du tympan gauche; pharynx
plus rouge ; ceci dû au froid du moment ; tympan droit trans¬
lucide, mobile, tendu sans pli. Le 13 avril, cette petite poussée
sur l’oreille gauche est arrêtée, la montre est entendue à
22 centimètres. Revu le 28 juin en parfait état; la gorge et les
bronches normaux; l’audition est assez bonne et les vertiges
n’ont plus reparu.
Jamais, dans ce cas, un praticien ne se fut aperçu d’une
lésion otique, tant l’aspect du tympan a été négatif jusqu’à la
fin. Il n’y avait pas de douleur otalgique, rien qu’une céphalalgie
frontale fixe, tenace. Cette céphalée, avec les vertiges et l’état
de titubation constante, eut éloigné toute idée de recherches du
côté des oreilles.
La toux et l’état emphytétnateux auraient fait admettre
quelque trouble circulatoire cérébral, la congestion surtout, et
appliquer un tout autre traitement que le sulfate de quinine, les
fumigations et la douche d’air de Politzer.
Les battements pulsatiles, plus ou moins nets, suivant l’état
— 93 -
d’aération de la caisse, et l’écartennent du tympan et suivant le
gonflement de la muqueuse tympanique, accrus, par instants,
sous l’influence des quintes de toux, ont clairemement posé le
diagnostic de vertige par lésion auriculaire, et précisé -son
siège principal dans la cavité tympanique.
Dans l’observation suivante, la présence d’un bouchon de
cérumen du côté de la bonne oreille, avec surdité récente,
tourment du malade, avait détourné absolument l’attention de
ce côté.
Or, on trouve à l’oreille droite, plus anciennement malade, et
regardée comme perdue, des battements pulastiles énergiques,
qui la désignent comme cause probable des troubles vertigineux
observés et comme but des efforts thérapeutiques.
Deuxième observation (résumée). — C’est un homme, vigoureux,
de bonne santé habituelle, haut en couleur, âgé de 49 ans;
il a eu sa syphilis, militaire, à 23 ans.
Depuis 7 à 8 ans, il est souvent pris de palpitations,
d’essouflement, de battements dans la tête et aux tempes avec
serrement d’estomac qui le forcent à se coucher, surtout quand
il fait froid.
Il y a deux mois et demi, à la suite d’un froid intense pris la
nuit, il s’est mis à vomir abondamment des flots de bile ; il s’est
réveillé au matin, étourdi, incapable de se tenir debout et
sourd de l’oreille droite; jamais de bourdonnements; quelques
sons de cri-cri rares. Les vertiges et le mal de tête ont duré
Ib à 20 jours.
Il n’avait jamais rien eu à ses oreilles. Il répond bien aux
questions, son oreille gauche est bonne, mais s’affaiblit depuis
quelque temps; et cela l’inquiète davantage.
A gauche : bouchon de cire profond, qui laisse voir le
tympan rétracté, sec, et opalement, l’apophyse externe saillante.
Après enlèvement du bouchon, M. bO centimètres à gauche.
L’oreille droite ne perçoit rien, ni la montre au contact du
méat, ni sur la région mastoïde; mais bien sur le front.
Trompe close ; Politzer inutile. Avec le cacheter, le mandrin
- 94 —
pénétre à 1 centimètre seulement. Grâce aux applications de
cocaïne et aux irrigations nasales, en quelques jours on peut
aérer la caisse; un élaguemenl sonore l’annonce; et il y a
aussitôt un grand mieux de la tête et de l’intelligence engourdie,
et cessation de l’état vertigureux. On avait cru avec cette
évolution subite et la gravité de la surdité à une lésion labyrin¬
thique; mais, au moyen de l’endotoscope, on a pu constater, dès
le premier examen, l’absence de déplacements du liquide par le
Politzer;et surtout des pulsations énergiques isochrones au
pouls, qui ne laissaient aucun doute subsister sur la partici¬
pation de la caisse au processus, sur l’existence d’une otite
interne apoplectiforme.
Dès que le dégorgement de la trompe permit d’aérer l’oreille
moyenne, on vit, au premier coup de la poire de Politzer, le
niveau du liquide de l’endotoscope monter de un centimètre et
demi.
Aussitôt les battements cessèrent; puis l’oppression de
l’intellect, l’obstruction des idées, l’engourdissement cérébral,
l’incapacité de travail disparurent presqu’instantanément.
Mais la surdité a résisté au traitement spécifique institué, aux
insufflations d’air, aux révulsifs, etc.
Cette gravité de la surdité subite s’explique bien; car il faut
remarquer que les débuts et la marche du processus otitique
indiquent sûrement une lésion simultanée du labyrinthe.
La tendance du clinicien serait plutôt de ne voir là qu’une
affection labyrinthique.
En mars, nouvelle poussée sur la gorge et l’oreille droite;
mais pas de grands vertiges ; persistance de la douleur occipito-
mastoide; reprise du traitement, sans amélioration de l’ouïe du
côté droit, bien que l’oreille moyenne soit libre.
J’ai les dessins pris sur nature des deux tympans de ce sujet, et
j’avoue qu’il n’y a pas moyen de reconnaître, même en usant
des notes explicatives de la figure, qu’il y avait dans la caisse,
derrière cette membrane atone et sans caractère, une fluxion
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sanguine et une pression vasculaire capables de causer des
battements à l’endotoscope.
C’est que, dans beaucoup de faits de vertige, la lésion otique,
est profonde et limitée ; elle siège autour de la fenêtre ovale,
auprès du facial ; et c’est lentement, plus tard, par l’extension
du processus, que la cloison à son tour est prise, s’enflamme et
apparaît altérée dans ses mouvements, dans sa forme et dans
sa transparence.
L’endotoscope peut éclairer alors le diagnostic ; car, dans le
dernier fait par exemple, le malade, frappé de surdité subite
depuis deux mois et demi, à droite, ne s’occupait plus de cette
oreille, et ne pensait qu’à la gauche gênée par un bouchon
refoulé au contact du tympan.
Celte observation curieuse et intéressante à plus d’un titre,
montre l’évolution d’une panotite spécifique, englobant laby¬
rinthe et oreille moyenne, avec compression de l’oreille
interne, causant l’oppression remarquable de la force cérébrale
et des troubles de l’équilibre, qui ne s’est manifestée que par de
.légers symptômes objectifs; et cependant l’oreille moyenne
participait au processus ainsi que le démontrent les battements
pulsatiles observés à l’endoloscope, et l’amélioration relative
due à l’aération de la caisse.
Dans de certaines conditions, ce fait eut été diagnostiqué
affection cérébrale apoptectiforme ; il est bon de savoir que l’on
peut quelquefois fournir la démonstration de l'existence d’une
affection otique par laquelle toute la symptomalologie s’éclaire
et le pronostic se modifie profondément.
M. CoEWEMBERG. — La congestion de l’oreille moyenne est un
facteur en dehors du mal de Ménière : alors il me semble que
l’on pourrait changer le titre.
M. PoTiQüET. — Je crains que M. üellé, en faisant des oscil¬
lations du liquide contenu dans le manomètre auriculaire un
signe certain de lésion congestive intratympanique latente, la
membrane du tympan se montrant intacte, n’ait commis une
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erreur d’interprétation. Eu se plaçant dans des conditions un
peu différentes de celles où opère M. Gellé, notamment en subs¬
tituant, dans le manomètre de M. Polilzer, à l’eau un liquide
plus léger, un petit index d’éther, M. Potiquet s’est convaincu
que l’index d’éther peut éprouver des oscillations nettement
isochrones au pouls alors qu’il y a tout lieu de croire l’oreille
moyenne absolument saine. Il ne- voit dans ce phénomène
qu’une secousse communiquée à cet index très mobile par la
pulsation des artères contenues dans les parois du conduit
auditif, membrane du tympan comprise, et par l’impulsion que
ces parois peuvent recevoir des vaisseaux du voisinage.
M. Gellé. — Il y a 17 ans que j’ai fait paraître un travail
sur ce sujet : je répondrai à M. Potiquet que l’éther cause
des erreurs, qu’il est très délicat de faire des expériences sur
soi-même et qu’une seule expérience ne saurait suffire pour
conclure.
31 -Potiquet. — Il me semble avoir évité toutes les causes d’er¬
reurs. _
La Société procède à l’élection d’un vice-président, d’un
secrétaire annuel et d’un trésorier.
31. Lœwemberg est nommé vice-président pour l’année 1892.
3131. 3Iarage et 3Iénière sont maintenus dans leurs fonctions.
Une commission est nommée pour examiner la candidature
de M. Garnault, et le travail qu’il présente à l’appui. Elle est
composée de 3131. Gouguenheim, Luc et 3Iarage, rapporteur.
Les parrains de 31. Garnault sont ; 3131. Luc et Gouguenheim.
AVIS
A cause de dispositions nouvelles, il y a eu un long retard dans l'apparilion
de ce numéro ; à l’avenir le journal paraîtra régulièrement du 8 au 12 de
chaque mois.
SEDAN. — BIPBIMERIE
Gérant : Dr SAINT-HILAIRE.